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Derf Backderf : "Jeffrey Dahmer m'a longtemps hanté" interview My Friend Dahmer

Avant de devenir l’un des pires tueurs en série que les États-Unis aient connu (17 personnes torturées, violées et assassinées entre 1978 et 1991), Jeffrey Dahmer, aka le cannibale de Milwaukee, était un adolescent presque comme les autres.

 

Au cœur de l’Amérique profonde, My Friend Dahmer de Marc Meyers nous plonge dans l’intimité d’un jeune homme qui va laisser ses pires penchants destructeurs devenir le moteur de son existence.

 

Adapté du roman graphique culte autobiographique de Derf Backderf, qui a été au lycée avec Jeffrey Dahmer, My Friend Dahmer est disponible en e-cinema en France depuis le 2 mars.

My Friend Dahmer

On a pu en discuter avec l'auteur de passage à Paris. Peu loquace mais fort sympathique, on sent l'artiste américain fan de punk rock (voir le génial Punk rock et mobil homes) plus à l’aise avec un crayon et une feuille de papier qu’à enchaîner les interviews.

 

Originaire de l'Ohio, Derk Backderf a été journaliste de presse avant de signer pendant plus de 20 ans un strip, The City, publié dans plus de cinquante hebdomadaires américains.  

 

Derf Backderf a été nommé pour deux Eisner Awards et a reçu de très nombreuses récompenses, dont le prestigieux Robert F. Kennedy Journalism Award du dessin politique en 2006. Si Mon Ami Dahmer (disponible aux éditions ça et là) est si captivant est qu'il se consacre aux jeunes années d'un futur serial killer et non pas à ses crimes. Cela en fait une oeuvre unique en son genre.

 

My Friend Dahmer


Vous venez souvent en France il me semble.
Derf Backderf : Comment ne pas aimer venir ici. C’est un des pays où l’on s’intéresse le plus à mon travail. Difficile de refuser venir à la rencontre des gens.

Vous venez de déjeuner avec Stéphane Bourgoin (spécialiste français des sérial killers). Vous vous connaissez depuis quelques années maintenant…
Oui. Il a rédigé la préface française de Mon Ami Dahmer. C’est ainsi que nous nous sommes rencontrés. On est restés en contact. C’est un type passionnant.

Vous parlez essentiellement de tueurs en série entre vous ? Ou vous avez des conversations plus classiques ?
On parle effectivement surtout de serial killers (rires). C’est son truc.

J’imagine que vous avez dû partager vos expériences à côtoyer Dahmer. Vous l'avez connu au lycée et lui est allé le voir à deux reprises en prison.
Oui. On est a eu ces conversations.

Quelles questions lui avez-vous posé à son sujet ?
C’est surtout lui qui m’en pose. Je n’en ai pas tant que cela. Je préfère écouter.

Avez-vous hésité avant de vendre votre livre pour qu’il devienne un film ?
On m’avait déjà démarché par le passé. D’autres producteurs, d’autres réalisateurs. Mais j’ai refusé. J’ai beaucoup réfléchi avant d’accepter. Puis Marc Meyers (réalisateur) est arrivé. J’ai apprécié son travail, on s’est vus à plusieurs reprises avant que je décide qu’il était le bon choix pour ce film.

 

 

"Toute l’histoire Dahmer a été étrange."


Etes-vous allé sur le tournage ?
Oui quelques fois.

Ce n’était pas étrange de replonger ainsi dans votre passé ?
Oh si. Vraiment étrange. Voir sa vie être recréée… D’autant plus dans ma ville natale, dans les lieux où j’ai grandi… Mais toute l’histoire Dahmer a été étrange. Du début à maintenant. Ce film n’est qu’un épisode bizarre de plus dans une longue série d’épisodes bizarres que je n’aurais jamais imaginé se produire.

Cela vous dérange d’en parler à nouveau ?
Le livre est sorti il y a quelques années maintenant. En 2012, j’avais déjà fait tellement de presse. C’est étrange d’en parler à nouveau même si je comprends. Avec la sortie du film, c’est naturel. Même j’essaie de me souvenir ce que je disais à l’époque et je ne m’en souviens pas tout le temps (sourires).

Comment avez-vous réagi à la première projection du film qui est, à part quelques scènes, très fidèle à votre roman graphique ?
Le film est très fidèle au livre, ce qui m’a plu. Je l’ai regardé sur mon ordi chez moi dans mon studio de travail. J’ai essayé de le regarder sans trop l’analyser, ni réfléchir. A la fin, je me suis dit ‘j’aurais pensé que cela aurait un effet émotionnel plus fort sur moi’. Puis, au moment où je me suis dit ça, je me suis rendu compte que ma chemise dégoulinait de sueur ! Si mon esprit est resté en paix, mon corps lui a réagi viscéralement à ces images.

Avez-vous discuté avec les acteurs ?
Bien sûr. Alex (Wolff) qui m’incarne n'a pas souhaité me rencontrer avant la moitié du tournage. Il voulait suivre sa propre idée de qui j'étais alors. J’ai respecté cette décision. Avec Ross (Lynch qui joue Dahmer) par contre, on a discuté dès le début. Il m’a posé pas mal de questions. Les autres, je les croisais sur le plateau.

 

My Friend Dahmer

(le véritable Dahmer à gauche/Ross Lynch à droite)

 

"Au début, on a pu lire qu’il avait tué trois personnes, puis dix, puis dix-sept...C’était comme être frappé à la tête à plusieurs reprises pendant deux semaines."


Ross Lynch est surprenant. D’autant plus quand on se souvient qu’il était sur Disney Channel il y a encore peu dans la série Austin et Ally.
Il a surpris beaucoup de monde. Il a vraiment fait un super boulot. Je suis content pour lui. Il a des moments sur le tournage où il venait me voir avec les lunettes de Dahmer et cette démarche particulière, c’était vraiment malsain. J’étais obligé de lui demander d’enlever les lunettes.


Comment avez-vous réagi quand vous avez appris ce que Dahmer avait fait ?
C’est dur de me souvenir, mais c’était un choc. Un choc immense accompagné d’un malaise intense. C’était dur à croire. J’étais K.O. L’histoire, comme de nombreuses grosses histoires, nous est parvenue partie par partie. Au début, on a pu lire qu’il avait tué trois personnes, puis dix, puis dix-sept. Puis les détails sont parus. C’était non-stop. C’était comme être frappé à la tête à plusieurs reprises pendant deux semaines. C’était une période… sombre. Cela m’a longtemps hanté.

 

Dans le livre et dans le film, on voit que votre premier réaction quand on vous dit qu’un de vos anciens camarades de classe est un tueur est de penser à quelqu’un d’autre.
Oui. Lloyd Figg est la première personne à qui j’ai pensé. Il était plus exubérant que Dahmer. Il était instable et fou. Je pensais que si quelqu’un devait péter les plombs, cela serait lui. Dahmer était mon second choix.

 

My Friend Dahmer

 

"Son histoire personnelle n’excuse pas son geste. C’est lui le plus gros échec dans cette histoire."


Avec le recul, avez-vous eu peur ? Vous vous êtes retrouvé seul avec lui à plusieurs reprises peu de temps avant qu’il ne passe à l’acte.
Bien sûr. Ce jour en 1991 où on a su ce qu’il avait fait, mon histoire personnelle a complètement changé. Instantanément, je n’ai plus vu mon passé de la même manière. Toutes ces choses qui paraissaient étranges sont devenues malsaines. J’avais plusieurs fois été mal à l’aise devant lui, surtout lorsqu’il était ivre

Mon Ami Dahmer est une histoire d’échec.
Oui d’échec scolaire, le système n’a pas su percevoir son trouble, d’échec familial, ses parents en plein divorce l’ont abandonné malgré eux, et même d’échec de ses amis, comme moi qui n’a pas vu ou compris ce qu’il y avait en lui. C’est aussi l’échec de Dahmer lui-même. Son histoire personnelle n’excuse pas son geste. C’est lui le plus gros échec dans cette histoire.

Vous n’avez jamais pensé à aller le confronter en prison ?
Non. Vraiment pas. Je n’avais rien à lui dire. Je lui en voulais. Je n'ai commencé à écrire à son sujet qu’après sa mort (Dahmer a été tué en prison par un co-détenu en 1994 - ndr). Je suis un raconteur d’histoires, c’est mon métier. Je voulais raconter cette histoire à ma façon, en évitant toute la folie médiatique qu’il y a eu à l’époque. J’ai pris mon temps pour faire ce que je voulais faire... Je prends toujours mon temps au grand dam de mon éditeur (rires).

 

My Friend Dahmer

(Derk Backderf sur le tournage avec Alex Wolff qui le joue le film. Source : blog de Derf Backderf)


James Franco était-il impliqué dans le film à un moment ?
Oui, il l’était. Mais je ne sais pas ce qu’il s’est passé. L’industrie du film est vraiment mystérieuse pour moi. Je ne comprends pas du tout comment elle fonctionne.

Dahmer était-il fan de punk rock comme vous ?
Non. La seule musique que je me souviens qu’il aimait était Neil Sedaka, qui faisait une pop chewing gum mielleuse et abominable. Dahmer n’avait aucun centre d’intérêt en dehors des animaux morts. Il ne savait pas comment interagir socialement avec les autres. Avec nous, il faisait le clown pour nous faire marrer. Cela devrait être son seul moyen de tisser des liens. Il avait des amis qu’il n’aurait pas eu autrement.

L’Amérique est-elle toujours aussi obsédée par lui ?
Oui toujours. C’est notre serial killer le plus populaire. Il est notre Jack l’Eventreur.

 

My Friend Dahmer

 

"Le punk a sauvé ma vie à plusieurs reprises"


Pourquoi le punk rock a-t-il été si important pour vous ?
Le punk m’a ouvert l’esprit. Il m’a montré que l’on pouvait faire les choses autrement que ce que l’on nous faisait croire. Il m'a ouvert à la culture alternative et m'a montré que l’on pouvait évoluer en étant honnête avec soi-même plutôt que se fier à ce que la norme nous impose. Le punk te dit de suivre tes envies plutôt que le bon sens commercial, qu’importe si tu te sens comme un paria. Le punk a été mon entrée dans ce monde. Puis l’art et l’écriture ont suivi. Mon travail est devenu meilleur grâce au punk rock.

En écoutez-vous toujours aujourd’hui ?
Bien sûr. J’écoute plein de choses différentes. Dont du punk. J’ai Spotify et je laisse la lecture en mode aléatoire. Parfois, je mets pause pour voir de qui il s’agit. J’aime bien Clutch par exemple. J’ai dessiné un poster pour leur concert à Rock en Seine. Il a été placardé dans le métro à Paris. C’était vraiment fun même si je n’ai jamais eu de retour de leur part. Ils ne l’ont peut-être pas aimé (rires). Les rockstars, tu sais comment elles sont (rires).

Quels étaient les groupes que vous aimiez à l’époque ?
Esssentiellement les groupes d'Akron dans l’Ohio d’où je viens. Devo, The Cramps, The Pretenders pour leur premier album, Pere Ubu de Cleveland, les Dead Boys, quelques groupes new-yorkais comme les Ramones bien sûr. Je n’aimais pas trop les groupes de Los Angeles à part X, Avengers. Puis The Clash. J'étais fan des disques du label anglais Stiff Records. Il y en avait des géniaux comme ceux d’Evis Costello, des Pogues, c’était dingue. Tu achetais ces singles sans connaître le groupe. Ils n’étaient pas chers, 1 dollar ou 99 cents, qu’importe si cela allait être génial ou de la merde.

Vous collectionnez les disques ?
Oui, les vinyles. J’ai toujours mes 45t. Plusieurs centaines.

 

My Friend Dahmer


Et vos dessins de l’époque ? Les sketchs de Dahmer que l’on vous voit dessiner dans le film sont-ils vos originaux ?
Ceux du livre sont les originaux. Pour le film, ils ont été refaits. On m’a demandé de les redessiner. Mais j’ai répondu que je ne savais plus aussi mal dessiner. Du coup, ils sont allés voir un prof d’art dans un lycée d’Akron et lui ont demandé quel était son meilleur élève. C’était une jeune fille. Et c’est elle qui a fait tous ces dessins. Certainement plus rapidement que si j’avais essayé de les refaire. C’était une bonne opportunité pour une lycéenne. Elle s’en est bien sortie.

Quels sont vos projets ?
Je travaille tout le temps. J’ai un projet historique que je ne veux pas encore dévoiler. Je travaille aussi sur un autre livre consacré à Otto, le Baron de Punk rock et Mobiles Homes. Je vais pouvoir y parler de contre culture, développer des personnages bizarres… Otto est tellement fun à dessiner. Mon éditeur français a hâte que je lui passe le livre fini. Mais je suis lent. Tellement lent.

Qu’en est-il de la série sur Trashed ?
Cela va être un film. Il est en projet. Il y a un réalisateur, des acteurs connus. Mais je ne peux rien révéler. Je peux juste dire que l’un des producteurs est John Legiuzamo (L'impasse, John Wick, la série Urgences). Il adore le livre.

 

My Friend Dahmer


L’adaptation ciné de vos films est quelque chose que vous attendez ? Ou c’est surtout bon financièrement pour vous ?
Cela me fait vendre des livres. J’aime que l’on achète mes livres (rires). Je préfère être franc. Je suis un auteur de livres et forcément, je veux qu’ils se vendent. Les films aident à celà. Du coup je suis pour.

 

"Les super-héros, qu’ils crèvent"

 

Quel est votre film punk rock préféré ?
Repo Man.

Et votre film préféré sur le punk ?
Probablement End Of The Century sur les Ramones. Urgh! A Music War est très bien aussi.

Vous avez une série préférée ?
A part les Monty Python, non. Je ne regarde pas vraiment la télé.

Quel acteur vous fait toujours rire ?
Bill Murray.

Le film qui vous a le plus effrayé ?
Halloween ou le premier Alien que j’ai vu au cinéma à leurs sorties.

Votre dessinateur préféré ?
J’ai plein de héros. En France, Moebius que j’aime depuis que j’ai 15 ans. Aux US, j’en ai tellement mais Jack Kirby a été une vraie inspiration. Si seulement, je savais dessiner comme lui.

En tant qu’artiste de comic book, comment voyez-vous les super-héros ?
C’est un genre en train de mourir. Les comics ne se vendent plus autant. Tant mieux. Bon débarras. Laissons les au cinéma. Le reste du monde des comics est en plein renouveau. Il y a plein de choses intéressantes. Mais les super-héros, qu’ils crèvent (rires).

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Par Olivier Portnoi 1 commentaires


Derniers commentaires
Par Narutovore il y a 3 mois

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Une interview vraiment intéressante ! On sent que Mr Backderf est un vrai passionné. Il faudra que je lise sa BD sur Damher...
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